L’attente

Un poteau, puis un autre, et encore un autre. La personne à côté de moi se lève pour descendre. J’en profite pour me coller à la vitre. Ma tête la heurte au moindre ralentisseur. Puis après le rond-point je me retrouve totalement exposé au soleil. Merde j’ai pas mes lunettes. Je me décale d’un siège, ceux du côté à l’ombre sont occupés, tant pis, je vais cuire à petit feu.

Puis il y a le carrefour de la voie rapide. Le feu est miraculeusement vert, et comme à chaque fois dans ce cas il y a quelqu’un à l’arrêt juste avant. On se tape le rouge, une minute cinq, je connais ce feu par cœur. D’abord ceux qui vont tout droit, puis la rue perpendiculaire, puis ceux d’en face et enfin c’est à nous d’avoir le vert.

Pas cette chanson, j’ai pas envie. L’écran s’allume, 9 heures 23. 14 % de batterie. J’ai oublié de charger le portable. J’arrête d’écouter ma musique. Un bébé pleure. Derrière un gamin téléphone, il a quoi, 8 ans ? 9 ? A son âge j’alignais les mots plus correctement, et j’avais pourtant pas d’appareil pour communiquer avec les gens à tout moment.

Bon, je vais compter les arrêts. Encore 5. Les derniers paraissent les plus longs, et je peux même pas essayer de dormir pour si peu de temps. Le siège voisin se remplit et se vide par intermittence de visages inconnus à peine conscients du monde autour d’eux. Je suis le seul à regarder les gens ici ? Eux sont sur leur téléphone, ceux-là discutent, celle-ci dort, et lui lit. Comment il peut lire dans le bus ?

C’est bon, je descends au prochain. A peine la force de me lever, j’espère que quelqu’un va enclencher le bouton pour moi. Personne. En silence j’annonce au chauffeur mon intention de descendre, je suis seul. J’ai presque de la peine à arrêter tout le véhicule, mais pour eux je n’ai jamais existé, je ne suis pas descendu comme je ne suis jamais monté. Je dis au revoir à la porte.

Cabinet Menon. C’est là. J’entre. « Bonjour » « bonjour, vous avez pris un rendez-vous ? » « Non »  « je vais prendre votre non, veuillez attendre dans la salle ». Je m’y dirige. Quelques sièges libres, mais aucun sans voisin. Pourquoi les gens laissent deux places vides entre eux ? Maintenant je vais choisir à côté de qui je me mets, et en fonction de ma décision les autres vont mal le prendre. En fait ils s’en fichent.

Ca sera cet homme plongé dans un magazine, il ne remarquera même pas ma présence. Bon, voyons voir ce qu’il y a à lire ? Des VSD d’il y a deux ans. Je crois que je préfère continuer de m’ennuyer, après tout ça n’arrive pas souvent. En face il y a cette dame, bras croisés, elle attend, sans lire, sans téléphone, peut-être qu’on est pareil, qu’on oublie de charger nos portables.

Ca pourrait être un sujet de conversation passionnant pour discuter, mais la perturbation occasionnée par le raclement de gorge du monsieur d’à côté rappelle le silence à l’ordre. C’est à peine si les gens osent bouger de leur siège. Alors je m’ennuie. Je regarde le sol, puis les murs, ils ont beau être blancs je cherche la moindre imperfection et le dessin qu’elle pourrait représenter.

Je retombe sans doute en enfance. Puis une sorte d’euphorie silencieuse gagne la pièce quand dans le cabinet du docteur on entend des bruits de chaises et une voix étouffée s’approcher de la porte qui finit par s’ouvrir en méprisant le calme ambiant « Allez, au revoir ! ». Quelques secondes. « Monsieur Ruvier ». Il se lève et disparait. Encore 4 personnes. Je vais passer ma matinée ici j’ai l’impression, cette attente est totalement insupportable.

J’essaye de deviner dans quel ordre vont être appelé les gens, c’est le jeu qui va me tenir en haleine durant toute mon attente. En plus certains n’ont pas l’air vraiment malades, ça m’énerve. Finalement je cède, j’attrape un VSD, je survole les pages sans y prêter attention, les gros titres et les phrases en gras contentent ma curiosité.

‘’Mon entourage a beaucoup douté de moi, mais ça ne m’a pas empêché de continuer’’

‘’On ne s’est pas vu pendant 4 ans, nos retrouvailles ont été un grand moment’’

Ces phrases racoleuses suffisent à résumer des articles sans textes. Des dizaines et des dizaines de pages vides qui s’immiscent dans la vie d’inconnus temporairement sous l’éclat d’un projecteur éteint. Puis des photos de politiques en vacances ou avec leur nouvelle compagne, à croire que ces gens ont une vie et sont des êtres humains.

La personne suivante est appelée, mon voisin. Il repose son magazine, un dossier spécial sur Versailles. Je m’ennuie à ce point ? Au point de ne même pas avoir envie de lire quelque chose qui ne m’intéresse pas, au point de ne pas vouloir bouger de ce siège et de sentir le temps comme un rouleau compresseur passer sur mon corps ?

Une autre personne entre, provoquant une nouvelle fois de l’agitation, elle ne se rend compte du calme qu’elle a brisé qu’une fois dans la salle d’attente. Des visages tournés vers le sol, lançant des regards furtifs pour identifier le nouveau venu. Je regarde une nouvelle fois la femme en face de moi. Elle ne fait toujours rien. Sa faculté à s’ennuyer me laisse admiratif. J’ai envie de lui parler :

-Mais comment faites-vous pour vous ennuyer aussi bien ?

-Beaucoup d’entraînement, je m’ennuie matin midi et soir vous comprenez ?

-C’est aussi simple que ça ? Moi mon ennui est pas intéressant, j’ai beaucoup de mal à rester en place, c’est pas esthétique et en plus de ça je sais jamais à quoi penser, alors je regarde les autres et ils ont l’air de tellement bien s’ennuyer…

-Les autres ne sont que le reflet que vous aimeriez voir de vous. Je peux vous garantir que de l’extérieur vous semblez avoir un ennui très intéressant ! Vous ne vous en rendez pas compte, mais par exemple quand vous fixiez le mur à la recherche d’imperfections le moment était délicieux, ça a duré quasiment cinq minutes et c’était l’ennui le plus intéressant que j’ai vu dans ce cabinet depuis longtemps !

-Vous venez souvent ici ?

-Bien sûr ! Je me suis mise à adorer l’ennui et depuis il me faut ma dose quotidienne, les cabinets médicaux sont parfaits pour être au calme et bien observer les gens, j’aime beaucoup les gares, mais c’est une autre ambiance, plus de monde et de bruit, c’est plus difficile de se fixer sur une personne, mais vous savez, de nos jours les gens évitent l’ennui, c’est d’un triste.

-C’est bien simple, on ne s’ennuie plus, même dans les transports, c’est terrible. Et encore, je plains la nouvelle génération, moi j’ai eu la chance de m’ennuyer dans les trajets en voiture quand j’étais petit, mais maintenant, avec les lecteurs MP3 et autres téléphones, les pauvres petits ne pourront même plus s’ennuyer, tout se perd…

-Rien qu’à y penser ça me déprime… Et l’ennui en groupe ? Vous y avez déjà goûté ? C’est un plaisir !

-Halala, ça fait tellement longtemps… La dernière fois ça devait être une heure de colle au lycée. Qu’est-ce que ça me manque ! Si je pouvais j’irais demander encore une heure ou deux de colle, pas de téléphone, pas un bruit et un ami avec qui on ne peut pas discuter, je donnerai un rein pour revivre ça.

-Si vous voulez ce soir on peut s’ennuyer chez moi, parfois j’organise de grandes soirées où l’on s’ennuie tous ensemble, pendant 3, 4, 5 heures, voir toute la nuit !

-Toute la nuit !? Et personne ne brise l’ennui ?

-Si, mais je ne les réinvite plus ! Vous savez un homme avec qui je m’entendrais parfaitement, on aurait les mêmes goûts, on ferait des sorties ensemble, le tour du monde, il n’y aurait aucun blanc dans nos conversations… Je me ferai chier, je pourrais pas, je serais au bord du suicide, imaginez ce cauchemar ! Alors qu’un homme avec qui j’arrive à m’ennuyer pendant des heures et des heures sans m’en lasser, je crois que ça serait la personne parfaite.

« Madame Picot ». Elle se lève et quitte la pièce. Dans son mouvement nos regards se croisent furtivement et on sourit. Rien de plus que de la gêne. Au moins cette conversation imaginaire m’aura fait gagner 5 minutes. Je sens que je suis sur la bonne voie, je progresse, je supporte de mieux en mieux l’attente.

Mon imaginaire redouble d’astuces, je lis des articles en commençant par la fin et je remonte en essayant de deviner leur sens, je regarde les dalles au sol, du marbre massif d’environ 50 centimètres par 50, je compte chaque point pour voir s’il y en a le même nombre sur chaque carreau, je dépoussière tout un coin de mon cerveau, comme si l’ennui était la porte qui conduirait à l’enfant que j’ai été.

Soudain je me rends compte que le mot saucisse n’a pas de synonyme, certes il y a des catégories de saucisses comme les merguez, les saucisses de Strasbourg, les chipolatas, et à la limite le boudin ou les saucissons, mais le mot saucisse n’a pas de synonyme à proprement parler, j’ai beau chercher je ne vois pas. D’ailleurs le mot synonyme a-t-il un synonyme ? Je devrai écrire à l’Académie française.

« Le monsieur qui pense aux saucisses, c’est à votre tour ». Je suis presque déçu que mon attente soit interrompue. Mais bon, si je suis là c’est a priori pour voir le docteur.

-Bien, expliquez-moi votre problème.

-Je sais pas quoi faire, j’ai pas envie de lire, de regarder de film, de sortir, de voir des gens, de travailler, de jouer, j’ai pas non plus envie de rien faire. Je suis chez moi et la moindre seconde que je passe à ne rien faire j’ai l’impression qu’elle fout ma vie en l’air, alors je vais sur internet, ça ne me demande pas trop d’effort, je navigue de site en site, vidéos, facebook, forums, ça comble pas le vide mais ça le cache. Je pensais faire une dépression avant de me rendre compte qu’on est presque tous comme ça, je me demande si la société ne serait pas malade, si on n’aurait pas un genre de virus. Ca n’a rien de mal de ne rien faire de temps en temps, pourtant on se sent assez culpabilisé quand ça arrive.

-Je vois je vois, vous venez pour que je vous prescrive de l’ennui…

-Docteur je…

-J’en vois passer tous les jours des gens comme vous, allez vous ennuyer un bon coup, c’est quelque chose de très bénéfique, les effets secondaires sont positifs dans l’ensemble, attention toutefois à ne pas devenir addict, et vous verrez qu’après tout ira mieux.

-Merci docteur.

-Je vous en prie… Ca fera 23 euros. Allez, au revoir ! Suivant !

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