Cold Blood

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L’art est dans la mauvaise pente. Ça fait longtemps que je n’ai pas été surpris à un concert, que je ne me suis pas pris une claque en découvrant un groupe. Ça fait longtemps que je n’ai pas vu en salle un film qui me transporte vers des choses nouvelles, et je ne parle même pas de la littérature qui devient un véritable champ de mines, où le peu de personnes talentueuses restent dans l’ombre, tout ceci étant la faute du marché (en majeure partie).

Mais il y a un art qui tire son épingle du jeu : le théâtre (mais aussi la danse bien que je m’y connaisse assez peu). Bien sûr, le théâtre n’est pas épargné des grosses sorties et des sempiternelles adaptations d’auteurs du XVIe siècle, mais il y a beaucoup de créations qui ont un degré d’aboutissement rare. Principalement car il n’y a pas d’enjeu économique pour le théâtre comme on en aurait au cinéma, les productions sont beaucoup moins chères, par contre le prix du billet n’est pas le même… Le public est lui aussi différent, le cinéma et l’audiovisuel, tout le monde en consomme, tout le temps, d’où un impératif de satisfaire la majorité et de produire en cadence élevée, alors que par chance, le théâtre est regardé par, on ne va pas se le cacher, une élite relativement bourgeoise. Quand on voit le public d’une salle de théâtre, à plus de 30 euros la place, forcément il y a beaucoup de personnes âgées et de cadres… (Même s’il y a des tarifs pour les étudiants et chômeurs, ça reste parfois assez cher, et je me sens souvent très jeune dans une salle de théâtre…)
Mais le bon côté de la chose est que cette élite a quand même un certain éveil culturel et artistique qui fait que le théâtre explore beaucoup plus les possibilités que les autres arts. Là où la musique ou le cinéma expérimental sont des genres de niches très peu populaires et très peu représentés dans le commerce, au théâtre ce sont justement les créations les plus atypiques et expérimentales qui triomphent, octroyant au passage aux arts de la scène contemporaine l’image d’un truc bien what the fuck incompréhensible avec des gens à poil, des strobos et des musiciens qui jouent très fort des dissonances (le tout à poil sous des strobos et de la fumée, évidemment).

Bon, maintenant qu’on a situé le paysage du théâtre, j’avoue que c’est l’art qui m’intéresse le plus depuis ces deux dernières années compte tenu le nombre de claques que je me suis prises devant une scène. Mais j’ai un problème avec les pièces ‘’trop’’ contemporaines, c’est que c’est le plus souvent du tout ou rien, j’adore certains passages et j’en déteste d’autres, c’est parfois trop borderline pour moi, et puis, c’est con à dire, mais j’ai la sensation que certaines pièces me prennent pour quelqu’un de ‘’trop’’ intelligent, et peuvent me montrer n’importe quoi en me laissant le soin de trouver un sens à ce que je vois. Bref, malgré certaines très bonnes surprises, je reste parfois en demi-teinte devant certains spectacles qui présentent des aspects que je rejette absolument et qui gâchent mon appréciation globale.

Ce qui nous amène à la pièce du jour : Cold Blood (oui cette intro était très longue).

Alors, parler d’une pièce de théâtre est très délicat puisque contrairement à un film, vous n’aurez que peu d’occasions de la regarder, et il est assez peu probable que vous l’ayez déjà vu, mais j’ai quand même envie de parler de ça histoire que la section ‘’critiques’’ de mon site soit bien complète.
Pour résumer rapidement ce qu’il s’y passe, on a sur scène des décors miniatures représentants toute sorte d’environnements (forêt, ville, maison, grands espaces naturels…) à l’intérieur desquels des comédiens vont promener leurs mains, le tout sera filmé par des caméras qui projettent l’image sur un grand écran au-dessus en direct. Pour ce qui est de l’histoire, il n’y en a pas vraiment, le thème est celui de la mort, et il sera ici mis en scène d’un regard principalement extérieur dans un découpage en sept tableaux principaux (chaque tableau utilisant plusieurs décors).

Je dois admettre que parler de cette pièce sera une tâche ardue puisque ça ne se raconte pas, ça ne se résume pas, ça se regarde, ça se contemple, et forcément j’ai été totalement subjugué par cette œuvre qui utilise absolument tous les éléments pour me plaire (déjà que je suis pas objectif de base, là c’est fini) :
Tout d’abord ça s’adresse à l’enfant qui est moi, tout en prenant en compte mon état d’adulte. En effet, Cold Blood n’est pas vraiment une pièce de théâtre, mais plutôt un spectacle de marionnettes, mais attention ! Pas les marionnettes chiantes et enfantines, là on est du bon côté, celui qui va chercher tout plein d’astuces visuelles magnifiques. Ça me fait par exemple beaucoup penser aux films de Michel Gondry (eternal sunshine of the spotless mind, l’écume des jours, la science des rêves…) qui utilisent ces effets spéciaux ‘’naturels’’ qui donnent un aspect presque magique aux films (l’écume des jours étant le point d’orgue de cette esthétique). Et bien dans Cold Blood je retrouve totalement ça, les caméras filment les décors comme pour des films en stop motion, et sur scène on peut découvrir le trucage, on a donc à la fois le côté ‘’enfantin’’ de l’image projeté qui donne des scènes totalement sublimes (par exemple une voiture qui avance dans une ville au soleil couchant), et un côté plus ‘’adulte’’ où on voit bêtement sur scène comment toutes ces choses sont créés (la voiture est fixe sur un tapis roulant, et l’équipe fait défiler un panneau d’immeubles, le tout éclairé par un projecteur orange).
Il y a une trouvaille visuelle par scène, des décors somptueux même pour quelques secondes, et le spectacle regorge de trucs et d’astuces pour émerveiller le spectateur, alors forcément, si vous n’êtes pas sensible à ça, passez votre chemin car c’est ce qui compose pratiquement tout le charme de la pièce, ajoutons à cela une bande-son assez magnifique (malgré l’absence de compositions originales) avec pratiquement aucune interruption sauf pour laisser un narrateur ponctuer le récit et faire les transitions entre les tableaux.

Oui, il s’agit ici plus d’un enchaînement de tableaux que d’une véritable continuité, et le théâtre contemporain est friand de cette forme, car un enchaînement de scènes liées entre elles par un thème commun permet plus de liberté créative qu’une pièce où chaque acteur campe un personnage unique et une histoire en continu.
Les acteurs, parlons-en, sur scène il y a principalement des techniciens pour actionner et déplacer les décors, positionner les projecteurs et les caméras, mais ici, les comédiens sont surtout des mains, parfois des corps, et à de rares occasions des personnes entières. En effet la main va devenir personnifiée et devra incarner un personnage avec des émotions en se déplaçant dans les décors, et la tâche assez magistralement accomplie puisque ces mains vont vous faire ressentir des choses sans que je sois fichu d’expliquer pourquoi, à part peut-être la beauté de l’instant (sérieux, je crois que la salle entière a pleuré devant une main qui ondule dans l’eau, il y a des choses qui échappent à la logique).
Et personnellement ce qui m’a touché c’est cette poésie visuelle, mais il y a aussi le thème de la mort qui sera le point de départ de toute cette pièce à travers différents points de vue, que ce soit à travers le regard du mort avec des phases assez psychédéliques et cosmiques mais surtout un point de vue externe (l’image de cette main qui avance dans un vent glacé par exemple) et parfois le narrateur s’adresse directement au spectateur, à ses angoisses, ses doutes, ces questions qu’on se pose tous, sans forcément chercher à le mettre mal à l’aise, d’ailleurs la tension est souvent désamorcée par une pointe d’humour (à la belge ?), et on sent bien que le but n’est pas de faire un spectacle plombant et dépressif, mais de jouer sur toute une palette d’émotions (joie, étonnement, mélancolie, tristesse, émerveillement, désir, mais pas les émotions négatives comme la peur ou la colère, on notera qu’ici la tristesse est une émotion positive). Il y a toujours une certaine douceur pour ne pas brusquer le spectateur et je dois dire que c’est le point qui m’effrayait, que le thème de la mort soit une facilité, certes il n’est pas utilisé d’une façon totalement novatrice (puisque ça repose beaucoup sur le ressort de ‘’on va tous finir par y passer’’), mais au moins c’est juste et ça fait que n’importe qui pourra être impliqué dans la pièce, et là encore, c’est un thème qui me parle (suffit de voir ce que j’écris…).

Au final, j’ai passé un moment extraordinaire et tout comme pour la trilogie qatsi, je me moque pas mal des défauts tellement l’impact émotionnel est fort et la réalisation est belle, certains tableaux m’ont complètement subjugué : les scènes de danse façon vieux film, mais aussi ce passage dans un lac gelé sous des aurores boréales, et surtout cette fin spatiale bien meilleure que gravity ou interstellar et je ne parle même pas du plan final kaléidoscopique qui est le pinacle de toute cette fantaisie visuelle, finement chorégraphié et sans un mot.

Petite référence à 2001

Petite référence à 2001

La main est ici un reflet de l’homme, et tout ceci est une sorte de poème visuel, j’aurai presque tendance à dire qu’il y a trop de voix off, même si celle-ci est déjà rare, et le retour au réel est assez difficile, surtout quand en sortant j’ai entendu un type dire ‘’ok, c’est magnifique, merveilleux, tout ce que tu veux, mais niveau scénario, c’est zéro’’. Alors oui, on enchaîne des tableaux, des époques et des situations parfois sans lien autre que le narrateur ou la musique, mais je ne comprends pas à quel moment c’est un défaut, je le redis, pour moi Cold Blood est de la poésie visuelle, et demander à la poésie d’avoir un sens ou une histoire, c’est ne pas comprendre la poésie.
Tout ceci peut sembler être de la poudre aux yeux, mais c’est ce qui me plait, cette simplicité, j’aime bien les oeuvres qui font réfléchir, mais celles que je préfère sont celles qui ont un impact émotionnel si fort qu’il n’y a pas besoin d’intellectualiser pour aimer, quand l’émotion ne passe pas par les mots, mais par tout le reste. Si vous êtes sensible à ce genre de chose et aux effets spéciaux à l’ancienne à coup de maquettes et de ficelles, foncez voir cette pièce si vous en avez l’occasion, mais évitez les premiers rangs, ça fait quand même mal au cou.

PS : Ce spectacle est une création de la compagnie belge des Astragales, affaire à suivre !

J'étais comme un gosse je vous dit !

J’étais comme un gosse je vous dit !

Publié dans critique

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