La horde du contrevent

Bienvenue à toi, lent homme lié, poussif tresseur des vitesses, dans cette critique de la horde du contrevent, un livre signé Alain Damasio, et putain, y a des choses à en dire.

Alors plutôt que de vous bassiner à parler pendant 2 heures, je me suis dit qu’en faire une critique écrite serait plus synthétique (vous savez que quand je lance un enregistrement audio ça tourne mal). Notez que je vais m’adresser plutôt à des gens qui ont lu le livre, mais comme je suis un gentil garçon, j’ai pensé à ceux qui ne l’ont pas lu : barrez-vous et lisez le livre putain !!!

Non, bon, je vais quand même faire un petit résumé pour les plus teigneux d’entre vous (90% de mon public, source : Insee). Dans un monde où un vent souffle sans répit, de l’amont, vers l’aval, une humanité s’est développée, tirant profil de ce vent pour faire fonctionner sa technologie (agriculture, transport, etc.). Pour aller vers l’amont, il faut donc remonter à contrecourant du vent, et justement, cet amont personne n’y a jamais fichu un pied, au-delà d’un certain stade, plus aucun humain n’arrive à avancer. C’est pour cela qu’ont été formées des hordes, elles ont pour but d’aller jusqu’à l’extrême amont, l’origine du vent, et découvrir la cause de tout ce merdier. Dans ce livre nous suivrons donc la trente-quatrième horde dans sa traversée du monde, et tout laisse présager qu’ils vont arriver au bout de leur quête (en même temps c’est le but, sinon y aurait pas de bouquin me direz-vous). Voilà pour résumer l’histoire, sachez également que ce qui fait la notoriété de ce livre est son style, Damasio a une écriture assez virtuose, à la fois complexe et fluide, qui rend le tout assez envoutant. Néanmoins le bouquin commence de façon assez abrupte, les premières pages demanderont de vous accrocher, mais une fois que vous aurez dompté le verbe, ça se lira tout seul. Une dernière chose à garder à l’esprit : c’est un ouvrage riche de sens, une réflexion sur le mouvement, le voyage, le combat, la place d’un individu au sein d’un groupe, ou même la technologie. Je vous invite donc fortement à tenter l’aventure.
(à ce propos je me permets de vous renvoyer vers un podcast en lien avec cette critique dans lequel je parle de technologie)

Voilà, maintenant on reste entre nous, ceux qui avons lu le livre, et je vais essayer de donner quelques points pour comprendre pourquoi la horde du contrevent c’est bien.

Commençons par parler du vent (fallait y penser). L’utilisation du vent dans ce livre est assez intéressante puisqu’il est à la fois un adversaire et un moteur, et c’est avant tout cette deuxième idée qu’on retiendra. Les protagonistes sont là pour contrer, et sans vent, leur quête n’aurait plus de raison d’être, ils ne vont pas « quelque part », ils vont à « contre-courant ». De ce fait, le vent, élément répulsif, va être ce qui permet d’avancer, il est un combat qui va faire grandir l’homme, encore faut-il accepter de l’affronter. Les hordiers sont les seuls à aborder le vent de cette façon, les autres individus s’en servent de façon opportuniste, ils ne cherchent pas à le contrer, tout juste à résister, à rester en place. La horde combat donc cet ennemi insaisissable et immortel, ce qui rend leur quête en un sens absurde, et c’est cette absurdité qui donne toute sa noblesse au combat.

La vraie force du roman, c’est qu’il a une puissance évocatrice assez significative, et que chacun est libre d’interpréter le vent à sa façon, on peut le voir comme une image du capitalisme, ou plus largement de l’économie globalisée, ou bien comme une représentation de la technologie, des normes sociales, de la politique… Bref, de n’importe quoi qui tend à uniformiser la société et qui prend la forme d’une structure inrenversable (cf le Léviathan de Thomas Hobbes).

Ce qui nous amène au second point : la mise en forme du vent. C’est selon moi le point le plus abouti du livre. Damasio ne va pas nous raconter le vent, il va nous le faire vivre, il va nous balancer dans la bourrasque. Un commentaire qui revient souvent au sujet de la horde, c’est que c’est un livre qui ne se lit pas, il se vit. Et c’est assez vrai, le lecteur a une place dans la horde, il traverse les étapes avec elle, et il va lui aussi contrer, mais il fera face à un vent différent : le vent des mots. Ainsi, le style claquant de Damasio prend tout son sens. Il n’est pas rare que certains aillent reprocher à l’auteur son écriture qu’ils jugent comme prétentieuse, inutilement complexe, mais c’est justement une utilisation intelligente des mots. À travers des néologismes et un vocabulaire parfois complexe ainsi que des tournures de phrases pas piquées des hannetons, le lecteur se retrouve à lutter contre les mots pour arriver à l’extrême amont : la fin du bouquin. On n’est pas en posture passive à regarder les personnages affronter le vent, on le vit avec eux, et cette tendance à l’accumulation qu’à Damasio est ainsi justifiée (même si c’est vrai que parfois, c’est quand même un peu abusé).

Damasio a travaillé sur les sonorités du vent pour les incorporer dans son texte, travailler « l’aérodynamique des mots ». Ça passe surtout par les sons en S et en F qui ressemblent le plus à du vent dans notre langage oral (sifflement, souffle, d’ailleurs on voit bien qu’il a exploité cet aspect dans la nomination des vents : stèche, crivietz, furvent etc.). Il a une approche mélodique de la phrase, et va tenter de mettre certaines sonorités en avant aux passages adéquats.

Il y a aussi l’idée de mouvement qui prédomine tout le long (rien que la citation de Deleuze en début de livre est équivoque). La horde est une mise en image de l’idée du « voyage plus important que la destination ». C’est ainsi que la horde se caractérise, elle est en mouvement perpétuel, l’arrêt de ce mouvement ne se traduit que par la mort, on peut penser à Golgoth qui, une fois arrivé au bout du monde, demande : « donnez-moi quelque chose à contrer ! ». Le principe même de la horde c’est qu’elle n’est jamais arrivée, le mouvement n’a aucune raison de cesser, on le comprend dans la dimension cyclique qui se révèle en fin de livre : et non, la terre n’est pas plate, et le vent est une sorte de mouvement perpétuel produit par les hommes eux-mêmes. D’ailleurs cette idée de mouvement permet d’identifier l’antagoniste. En effet, dans toute histoire, il y a un grand méchant. Ici, on pourrait croire que c’est le vent, mais en réalité le vent est un élément assez neutre. Damasio nous présente la poursuite ou le corroyeur, qui sont vaguement des menaces qui pèsent à certains moments, mais il n’insiste pas plus sur ces éléments. Non, le véritable antagoniste du livre, c’est l’immobilisme, la paraisse, l’abandon du combat, en bref, l’ennemi est à l’intérieur, et ça, ça me plait. Mais en plus, la tentation est partout, le monde entier s’est sédentarisé, les hordiers sont sans cesse sollicités à s’arrêter, à rejoindre une vie « normale », ils sont regardés comme des marginaux, parfois avec amusement, parfois avec mépris. C’est donc ce combat, additionné à celui du vent, que les héros vont devoir mener, ça commence à faire beaucoup.

Au final, on pourrait parler longuement de tous les aspects du livre, alors avant de porter ma conclusion, je vais revenir sur les quelques points qui m’ont un peu déçu.

-Tout d’abord l’utilisation des personnages, c’est vraiment dommage, car j’ai commencé la lecture avec la promesse de découvrir une horde, de passer du temps avec les 23 membres, et au final on ne s’attarde que sur quelques personnages vraiment centraux, alors que certains n’ont qu’un pauvre paragraphe dans tout le bouquin. Je regrette également le côté « slasheur » que prend le livre, surtout dans sa dernière partie, à éliminer un à un les personnages, tout ça pour qu’il n’en reste qu’un seul à la fin. Il y aurait pu y avoir une façon plus habile de parvenir à ce résultat.

-Le style aussi part un peu en couilles des fois, c’est très rare, mais on a soit des passages qui sonnent comme beaucoup moins inspirés que le reste, soit des envolées à des moments où c’est pas nécessaire. Damasio il aime bien en faire des caisses, tant mieux, j’adore ça, mais par moment, c’est pas approprié quoi.

-La fin s’est avérée quelque peu décevante aussi. Avant la chute (au sens propre comme un figuré), j’aurai aimé une envolée, quelque chose qui rompe avec le reste du texte, quelque chose d’inattendu, et ce problème vient de la longueur du roman : ça devient tellement énorme qu’au bout de moment, notre attente de lecteur en veut encore plus, et forcément, c’est difficile à satisfaire. Dans la fin j’englobe aussi une certaine baisse d’inspiration, ou en tout cas un propos moins fort, comme si Damasio avait tout donné dans les deux premiers tiers, et qu’à la fin il n’avait plus grand-chose à raconter, et je ne vous cache pas que le discours métaphysique sur le vif et la réflexion quasiment mathématique sur le mouvement, ba ça m’en touche une sans bouger l’autre. Finir sur ça, alors qu’avant on a eu les joutes d’Alticcio, et des choses bien plus littéraires pendant la traversée de la flaque, ça m’ennuie un peu, sachant qu’il y a quelques concepts qui sont abordés, et qui ne sont plus du tout réutilisés par la suite.

Bref, il est dur d’être concis quand on aborde une œuvre pareille, alors pour finir, je vous dirai que ce livre réveille quelque chose en celui qui le lit. On est investi dans la lecture, et quand on arrive à la fin, on a envie de péter des tronches, d’aller au bout de ce dont on a envie, peu importe le regard des autres, car c’est ce qui compte vraiment. Damasio fait comprendre le besoin d’être militant, de se battre, d’être conscient du monde qui nous entoure, et l’importance de trouver sa place, mais surtout, qu’on ne lutte pas sans engager le corps. Il ne prône pas un activisme sur internet, mais une action concrète, mécanique, qui a une influence sur le monde. Ainsi il n’est pas rare de voir des personnes qui, suite à la lecture de ce livre, ont changé d’attitude, elles ont consommé différemment, approché le travail autrement, se sont éloignées de la technologie, se sont mises à écrire un livre, etc. Au final c’est ça qu’il faut retenir, on doit se trouver notre extrême amont propre, notre rêve si vous préférez (ou notre projeeeeet !), et tout faire pour le réaliser malgré la quantité de sacrifice que ça implique, car il sera toujours plus facile de renoncer à ses désirs que de les accomplir. Alors allez-y, battez-vous, foutez des torgnoles au système, car ce n’est que comme ça que le monde pourra changer.

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One comment on “La horde du contrevent
  1. Lutin82 dit :

    J’avoue que je suis d’accord avec toi sur le travail dur le vent qui est vraiment formidable, et en rend à la fois toues les nuances et son omniprésence. Je dis j’avoue car je n’ai jamais pu vraiment m’y impliquer et accrocher. Cela a été un long ennui, seul le vent m’a permis de tenir.

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