Le cheval de Turin – Béla Tarr

A l’heure où le cinéma tombe dans l’écueil du consensualisme à tout prix, principalement dû à son mode de fonctionnement économique (mais on en reparlera), c’est bien trop rare de voir des films qui vont au bout des choses et prennent réellement des risques, le terme réellement est ici important : y a quand même des gens qui débattent pour savoir si le dernier star wars est inventif et prend des risques… On parle de star wars, de disney les gars, dont la seule audace serait de faire qu’un méchant soit… méchant.

Bref.

Alors comme je suis facilement catalogable en tant que bobo élitiste de merde, ben autant jouer le rôle à fond et vous parler d’un film hongrois de deux heures et demi, en noir et blanc, avec que des plans séquences, vingt lignes de dialogues, et une seule musique qui se répète en boucle… Voilà, niveau film d’auteur méprisable, on est dans la catégorie suprématie là.

Donc autant le dire tout de suite, le cheval de Turin n’est pas un film, mais une expérience, un truc qui est conçu pour être viscéralement détesté, et, en principe, personne ne ressort de là en disant « c’était sympa », on ne finit pas le film dans la neutralité neurasthénique de n’importe quel Marvel. Ici, le film vous aura provoqué, il vous aura opposé une résistance, et, qu’on adore ou qu’un haïsse ce film, il a au moins le mérite de tenter quelque chose et c’est miraculeux de trouver un film du nouveau millénaire, s’essayant à ce risque en adoptant une démarche jusqu’auboutiste.

Bon, clairement pour moi on est sur un des meilleurs trucs que j’ai vu depuis Tarkovski, c’est du cinéma radical. C’est absolument sans concession, le réalisateur ne nous épargne rien, ça en devient presque une torture de visionner ce film, et pourtant je n’échangerais pas deux heures de film contre dix minutes à la place des personnages.

C’est écrasant de vide en fait. Le vent qui souffle sans fin, les mêmes actions qui se répètent inlassablement, c’est le genre d’épreuve qui peut parraitre dénuée de sens, mais qui offre une liberté d’interprétation inesperée. Et donc, puisque c’est le sujet, je vais vous offrir ma vision sur ce film (donc c’est mieux de l’avoir vu, après vous faites ce que vous voulez). On aurait presque tendance à l’oublier, mais tout le propos du film s’articule autour du cheval.

Déjà, il est pour moi le personnage dans lequel on doit s’identifier, tous les personnages sont sans âmes, exécrables, ils agissent sans conscience. Le cheval, en se laissant mourir, est le seul à opposer une résistance, il est cloitré dans le noir, obligé de subir les sévices du temps, exactement comme le spectateur. C’est naturellement vers lui que pourrait être canalisé toute notre empathie, à travers son humanisme, son refus d’obéir, et dans un sens, son suicide lent qui s’éternise sur une semaine par un refus de l’absurdité. Pour moi, le récit fait clairement allusion au mythe de Sisyphe, à travers les personnages éprouvant les mêmes tâches dans un non-sens qu’ils ne remarquent même plus, mais dont ils refusent de se défaire. Toutes les situations extérieures à leur quotidien sont chassées (le type qui débarque pour faire un monologue absolument génial, ils ne le croient pas et ne tiennent pas compte de ses dires ; Les tziganes sont renvoyés avant même leur arrivée ; et même la décision de partir, ils n’arrivent pas à s’y résoudre, c’est d’ailleurs à ce moment que l’écho à Sisyphe est le plus fort, car, à peine la montagne escaladée, ils redescendent aussitôt). Même la musique fait partie de cette répétitivité lancinante, le film ne veut nous montrer aucune progression durant deux heures, ça le rend éprouvant, mais c’est admirable de se tenir à ce point à ce choix. Le cheval, bête de somme par excellence se retrouve ironiquement le seul à être en capacité d’échapper à sa condition, tant dis que les hommes, animés par leur libre arbitre, vont se cloîtrer dans une routine imperturbable.

Alors on peut voir émerger une seconde idée, au vu du rapport qu’entretient le film avec un certain Nietzsche. En tout cas, Béla Tarr tente de nous montrer l’opposé de la pensée Nietzschéenne, une sorte de sous-homme, par opposition au surhomme. L’éternel retour est ici remplacé par un retour éternel, qui se retrouve jusque dans la mort. Le souffle de l’existence, la tempête, qui appelle à un dépassement, ne cherche jamais à être affronté, elle est devenue une sorte de norme qui contraint les personnages à une sédentarité morbide. On peut y trouver un écho avec la horde du contrevent dont j’ai déjà parlé, où la horde se sert du vent pour avancer, alors que les personnages du cheval de Turin seraient plutôt résignés à un immobilisme complet, ne reculant ni n’avançant en réaction au vent, mais stagnant enveloppés par son souffle.

Le lien entre Nietzsche et ces pauvres paysans étant le cheval, la boucle est bouclée. Le rapport avec la fin du monde (thème principal, rappelons le) est étroitement entretenu par l’animal, il est l’élément déclencheur du mutisme de Nietzsche, comme le présuppose le narrateur en début de film, et il condamne le père et sa fille qui n’ont pas sa puissance pour assurer leur survie, instaurant donc un rapport de pouvoir. Il entraîne la mort de ses bourreaux.

Le cheval est la pièce centrale de l’œuvre, la scène d’ouverture est la seule à créer du mouvement, montrer un environnement autre que la ferme, car le cheval est en mouvement. Il tracte littéralement le film qui n’avance plus lorsque le cheval se décide à ne plus bouger, et c’est un parti pris audacieux duquel le réalisateur ne démord pas. Le film s’enlise, jusqu’à la mort, la disparition de tous les éléments : la terre avalée par la brume, l’eau absente du puits, le feu qui s’éteint, et le vent qui cesse de souffler. Silence. Noir.

En bref, un film lourd, dont le rythme est lié à la mise en scène et non au montage, on sent l’ombre de Tarkovski à travers les plans séquences durant lesquels l’action et le point de vue se découpent d’eux-mêmes, ils n’ont rien d’artificiels comme la plupart des plans séquences actuels. Enfin, même si tout le monde la déjà dit, il est important de souligner la magnificence des images qui sont chacune de véritables tableaux, sublimées par le minimalisme omniprésent, et le travail sur le son, où musique et effets sonores se dérobent tour à tour dans un ballet hypnotique.

 

Publié dans critique

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